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29 août 2026

·

5 min de lecture

· Performance durable

Quand la comparaison devient notre mesure du bien-être

La comparaison sociale peut réconforter. Mais lorsqu’elle devient notre seule mesure du bien-être, que nous dit-elle vraiment ?

Hélène Crase

Coach professionnelle Erickson et ancienne juriste dans des environnements internationaux et au sein de grandes entreprises, je suis spécialisée dans l'accompagnement des professionnels du droit, des leaders juridiques et des profils à haute exigence en transition ou en désalignement professionnel. À propos →

Votre collègue vous raconte ses soirées chaotiques avec ses enfants, l’énergie qu’il faut encore trouver après une journée dense, et ce soulagement presque coupable de retrouver le calme du bureau le lendemain matin. Vous l’écoutez, vous compatissez sincèrement. Puis une pensée surgit, discrète : « finalement, les miens ne sont pas si terribles ».

Une amie évoque la maladie de l’un de ses parents. Vous êtes touchée. Et presque aussitôt, une autre pensée se forme : « j’ai tellement de chance que les miens aillent bien ».

Un collègue passe deux heures par jour dans les transports. Une amie dort par fragments depuis la naissance de son bébé. Une connaissance traverse une période professionnelle instable. Et, sans que rien n’ait changé dans votre propre vie, quelque chose s’apaise en vous.

Votre fatigue n’a pas disparu. Votre agenda n’est pas moins rempli. Vos tensions n’ont pas été résolues. Mais, par contraste, elles semblent plus supportables.

Ce mouvement intérieur est plus courant qu’on ne le pense. Il a même un nom : la comparaison sociale. Dès 1954, le psychologue Leon Festinger a montré que nous avons tendance à nous comparer aux autres pour évaluer notre propre situation, nos capacités, nos choix, notre place. Nous ne nous mesurons pas seulement à partir de critères internes. Nous regardons autour.

Et parfois, regarder autour soulage.

La comparaison sociale descendante : une bouée parfois utile

Il existe une forme particulière de comparaison : celle qui nous amène à nous comparer à quelqu’un dont la situation paraît, à cet instant, plus difficile que la nôtre. On parle de comparaison sociale descendante.

Elle peut sembler peu élégante, presque moralement inconfortable. Pourtant, elle n’est pas nécessairement cynique. Elle ne signifie pas que l’on se réjouit du malheur d’autrui. Elle peut simplement permettre de remettre sa propre situation en perspective.

Quand tout se resserre, quand une difficulté prend toute la place, constater que d’autres traversent une réalité plus éprouvante peut rouvrir un peu le champ. On se rappelle que l’on dispose encore de ressources. Que certaines choses tiennent. Que tout n’est pas à reconstruire.

Le psychologue Thomas Wills a montré, au début des années 1980, que cette comparaison « vers le bas » pouvait avoir une fonction protectrice pour l’estime de soi. Elle peut aider à relativiser, à se sentir moins menacée, à restaurer un sentiment de stabilité dans une période de doute.

Dans une vie professionnelle exigeante, ce mécanisme est fréquent. Une dirigeante peut se sentir moins en difficulté en constatant qu’une autre traverse une crise plus visible. Une responsable juridique peut relativiser sa propre charge en voyant celle d’une consœur dans un contexte encore plus exposé. Une femme en prise de poste peut se rassurer en observant que d’autres semblent moins préparées, moins soutenues, moins solides.

Il y a là une forme de respiration. Une petite bouée. Et certaines bouées sont utiles, surtout lorsqu’on a momentanément perdu pied.

Le problème ne vient pas de l’existence de cette comparaison. Il apparaît lorsqu’elle devient indispensable.

Quand il faut que quelqu’un soit moins bien pour aller mieux

La comparaison commence à peser lorsqu’elle devient la condition de notre apaisement.

Si j’ai besoin de voir que quelqu’un est plus débordé que moi pour reconnaître ma propre endurance. Si j’ai besoin qu’une autre réussisse moins vite pour me sentir légitime. Si j’ai besoin d’être « devant » pour considérer que mon parcours est valable, alors la comparaison n’est plus une simple mise en perspective. Elle devient une unité de mesure.

Or cette unité de mesure est instable par nature.

Il y aura toujours quelqu’un de plus avancé. Plus visible. Plus reconnu. Plus libre en apparence. Plus jeune. Plus expérimenté. Plus disponible. Plus audacieux. Plus serein.

Et il y aura toujours quelqu’un qui semble moins bien loti. Plus fatigué. Plus exposé. Plus contraint. Plus empêché.

Lorsque le regard se fixe sur cette hiérarchie mouvante, l’évaluation de soi devient permanente. On ne se demande plus seulement : « Est-ce que je vais bien ? » mais plutôt : « Est-ce que je vais mieux qu’elle ? Est-ce que je m’en sors mieux que lui ? Est-ce que je suis en avance, en retard, au bon endroit ? »

Ce mouvement est particulièrement subtil dans les environnements à haute exigence. Là où les signes de réussite sont nombreux, codifiés, parfois silencieux : le titre, le niveau d’exposition, la rémunération, la proximité avec le pouvoir, la capacité à tenir, la rapidité des décisions, la réputation de fiabilité.

Dans ces contextes, la comparaison sociale peut s’installer sans bruit. Elle s’habille de lucidité, d’ambition, de vigilance professionnelle. Elle peut même sembler rationnelle : après tout, comprendre où l’on se situe fait partie du jeu. Mais à force de chercher sa place dans le regard porté sur les autres, on finit parfois par ne plus savoir ce qui compte réellement pour soi.

C’est là que l’estime de soi devient dépendante d’un classement implicite. Et aucun classement implicite n’offre de repos durable.

Changer d’échelle plutôt que supprimer la comparaison

La vraie question n’est peut-être pas : « Comment arrêter de me comparer ? »

D’abord parce que ce serait peu réaliste. Nous sommes des êtres sociaux. Nous vivons, travaillons, décidons et évoluons dans des environnements relationnels. Nous observons. Nous nous situons. Nous apprenons aussi par contraste.

La question la plus féconde serait plutôt : « À quoi est-ce que je veux mesurer ma vie ? »

Est-ce que je veux mesurer ma réussite au salaire d’une ancienne camarade de promotion ? Mon équilibre au nombre de voyages d’une amie ? Ma valeur professionnelle au titre LinkedIn d’un ancien collègue ? Mon bonheur à la capacité apparente des autres à tout tenir sans trembler ?

Ou puis-je commencer à construire une échelle plus juste, plus personnelle, moins dépendante du mouvement permanent autour de moi ?

Pour certaines femmes, réussir signifie avoir du temps. Pour d’autres, retrouver du sens. Pour d’autres encore, exercer une influence sans s’épuiser, choisir plus librement leurs engagements, tenir leur place sans jouer un rôle devenu trop étroit.

Il ne s’agit pas de choisir entre ambition et bien-être comme s’il fallait renoncer à l’un pour préserver l’autre. Il s’agit plutôt d’interroger la définition même de ce qui vaut la peine d’être poursuivi.

Dans un accompagnement de coaching exécutif pour femmes dirigeantes, ce travail consiste souvent moins à éliminer la comparaison qu’à clarifier la boussole intérieure : ce qui compte vraiment, ce qui ne nourrit plus, ce qui a été hérité, ce qui a été choisi, ce qui mérite encore de guider les décisions.

Car tant que la mesure vient exclusivement de l’extérieur, le sentiment d’aller bien reste fragile. Il dépend d’une conversation, d’une annonce, d’un post, d’une promotion, d’une confidence reçue au détour d’un déjeuner.

À l’inverse, lorsque vos critères deviennent plus conscients, la comparaison perd une part de son pouvoir. Elle peut encore surgir, bien sûr. Mais elle n’a plus nécessairement le dernier mot.

Peut-être que la question la plus apaisante n’est pas de savoir si vous êtes devant ou derrière.

Peut-être est-ce de pouvoir vous demander, sans immédiatement regarder autour de vous : « Est-ce que, moi, je vais bien ? »

Et d’accepter que la réponse ne se trouve pas toujours dans l’écart avec les autres, mais dans la qualité du lien que vous entretenez avec votre propre direction.

À retenir

La comparaison sociale peut aider à relativiser, sans être problématique en soi.
Elle devient plus coûteuse lorsqu’elle conditionne l’estime de soi.
Construire sa propre boussole permet de sortir d’une mesure permanente par contraste.
La question n’est pas d’être devant, mais d’avancer dans une direction qui vous appartient.

Si cette réflexion fait écho à votre manière de mesurer votre réussite, votre fatigue ou votre place, un espace de coaching peut permettre de clarifier vos repères avec nuance, sans injonction ni modèle préétabli.

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À propos de l’auteure

Hélène Crase est coach certifiée ACC par l’International Coaching Federation. Ancienne juriste en environnements corporate et internationaux, elle accompagne des femmes dirigeantes, leaders juridiques et profils à haute exigence dans leurs transitions, prises de poste, pertes d’élan et enjeux de leadership durable.

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